[Reportage] La mélancolie des Europhiles

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© Niccolò Caranti


Alors, ça fait quoi de recevoir un prix Nobel ? « Un bonheur incroyable, profond. Quelque chose de physique et d’intense, un truc fou qu’on a tous ressenti ! ». Médéric n’a sauvé aucun enfant africain et n’a chassé aucun dictateur : sa félicité, il ne la doit qu’à son europhilie. Et ceux qui ressentaient la même chose, pour la plupart membres du Mouvement Européen, s’étaient donnés rendez-vous vendredi, 17h45, Place de la Concorde, pour fêter le Prix Nobel de la Paix décerné à l'Union Européenne quelques heures plus tôt.


A 17h40, une cinquantaine de personnes sont là. Quelques étoiles et quelques bouts de bleu s’enlacent au gré du vent, une voiture fait le tour de la place avec un drapeau géant, et puis … Ca y est, ils se mettent à bouger ! Mais, ni pour manifester, ni pour chanter leur bonheur ou faire une démonstration de force – ils s’en vont ! Déjà ? Timides ? Déçus ? Et dans l’indifférence des passants. Aucun enthousiasme, aucun klaxon ne répond à leurs drapeaux. L'indifférence générale. « L’Union Européenne a été portée par beaucoup de personnes différentes et c’est ça qu’il faut fêter ! » lance Pierre, un étudiant de 22 ans. « Mais aujourd’hui, l’UE n’est comprise qu’en termes politiques et économiques. Pas en termes humains. Raison de plus pour faire la fête et montrer que derrière l’Europe, il y a des Européens fiers d’appartenir à cette utopie ».


Dix minutes plus tard, tous les europhiles quittent la place, certains pour aller fêter les vingt ans des Jeunes Européens, d’autres pour aller retrouver des amis. Quelques uns s’en vont par gêne et, à 17h55, la place est vide. Un groupe de Japonais s'immortalise, des Espagnols et des Russes se côtoient, des Français bien habillés passent, l'air pressé.


A 18h00, un homme seul arrive. Il a un pin's européen accroché à son écharpe et regarde autour de lui, semble chercher quelque chose ; des amis, un groupe, un drapeau ? L'air déçu, il repart.


18h10, un nouveau drapeau géant arrive. Autour de lui, cinq europhiles : il y a des militants européens, des membres du Mouvement Européen, de Jeunes Européens, et une femme qui tricote des trucs européens pour les vendre. Le président du parti fédéraliste est également là, et porte un mégaphone qui restera dans sa boîte d’origine.


Ils discutent entre eux, se prennent en photo. Ils sont heureux, ils sont contents, remplis de joie mais … La partager avec les passants ? Ils n'essaient même pas, et savent qu’ils sont les seuls à ressentir quoi que ce soit. Et que va changer ce prix Nobel ? « Absolument rien. Il faudrait que l’Union arrive en face de la porte des gens pour qu’ils s’y intéressent de façon positive mais par contre, dès qu’il s’agit de lui taper dessus, tout le monde descend dans la rue ». Pour Médéric, « c’est le bon moment pour rappeler que l’UE est quelque chose de positif, où les pays les plus riches aident les pays les plus pauvres, où la guerre n’a pas eu lieu depuis plus de soixante ans. Mais tous ces symboles, on les oublie vite ».


Une passante capte un bout de la conversation et objecte – pour elle, ce n’est pas le projet européen qui pose problème ; et les symboles de la paix et de l’entraide, elle ne les a pas oublié. Mais « l’idée des fondateurs valait mieux que ça ». Que la crise, que le traité budgétaire, que la politique d’austérité.


Un Hongrois pro-européen arrive sur une mobylette - bleue, évidemment. On l'accueille l'air penaud, l'air désolé. "Je m'y attendais un peu". Ils discutent un peu et à 18h40, tout le monde s’en va.


A 18h48, de nouveaux drapeaux arrivent également. Ils n'ont pas vu leurs prédécesseurs et, penauds, rangent leurs drapeaux, un peu déçus, un peu embarrassés, un peu quinauds. "Vive l'Europe !" ose dire à voix haute l’un d’entre eux - mais sans le crier.