Hollande-Merkel, l'histoire d'un couple sans exclusive

Par David Revault d'Allonnes, Philippe Ricard (à Bruxelles) et Thomas Wieder

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François Hollande avec Angela Merkel pendant le sommet de l'OTAN à Chicago, le 21 mai. | JEFF HAYNES/REUTERS


La rencontre, comme toujours, a été soigneusement préparée. Les équipes du président et de la chancelière, comme toujours, ont chacune fait le déplacement outre-Rhin. Même si le rendez-vous revêt un caractère plus commémoratif et solennel qu'à l'accoutumée : c'est à Ludwigsburg, où le général de Gaulle prononça il y a un demi-siècle son discours à la jeunesse allemande, que se retrouvent François Hollande et Angela Merkel, samedi 22 septembre, pour le lancement de l'Année franco-allemande, prélude à la commémoration du cinquantième anniversaire du traité de l'Elysée, signé avec Konrad Adenauer le 22 janvier 1963.


"L'aspect mémoriel a une importance. Il y a l'idée qu'il n'y a pas d'Europe sans axe franco-allemand", avance Bernard Cazeneuve, ministre délégué aux affaires européennes, qui met en avant "la volonté de préempter ce qui s'est fait dans les cinquante dernières années pour évoquer ce qui se fera dans les cinquante prochaines : jeunesse, université, recherche, politique énergétique, culture..." Le menu du déjeuner de travail entre le président et la chancelière, pendant lequel les échanges devaient porter sur la feuille de route européenne, la Grèce, l'Espagne, l'Italie, ainsi que sur le dossier EADS, se veut plus opérationnel.


Pas une journée sans Europe pour M. Hollande, qui le jour même de son investiture avait tenu à symboliquement rendre visite à Mme Merkel. Le dossier lui prend en moyenne "une journée par semaine", selon un diplomate, et pas loin de la moitié du temps du secrétaire général adjoint de l'Elysée, Emmanuel Macron. Pas une journée sans qu'il n'ait au téléphone un dirigeant européen pour des conversations qui peuvent durer de cinq minutes à une demi-heure. Le haut-parleur est alors branché, et les collaborateurs du chef de l'Etat installés, avec un interprète, dans le bureau du président, qui s'est fait au préalable remettre une note résumant les thèmes de l'entretien et les positions à défendre.


"Un couple rééquilibré, mais non exclusif" : voilà comment l'un des sherpas du chef de l'Etat résume la tournure qu'a souhaité conférer ce dernier au tandem franco-allemand. Il s'agissait pour lui de tourner la page du couple "Merkozy", le duo constitué par Mme Merkel et Nicolas Sarkozy pour piloter la réponse à la crise de la zone euro. Et de s'extirper d'une relation trop exclusive, évoluant au détriment d'une France en position de dominée, en utilisant la légitimité conférée au nouvel élu face à une chancelière d'ores et déjà en campagne. "Notre position n'est pas celle de notre prédécesseur, qui était en situation de faiblesse à la fin de son mandat, décrypte un des collaborateurs du président. Nous avons obtenu beaucoup de concessions de l'Allemagne, car nous avions un momentum politique que n'avait pas notre prédécesseur."


Fini les embrassades de façade auxquelles s'adonnait volontiers M. Sarkozy, et qui au fond ne convenaient guère au caractère de la chancelière. Place à un rapport purement politique, fait de diplomatie, d'intérêts bien compris et de rapports de force. Un épisode témoigne des nouveaux auspices sous lesquels s'est engagée la relation. C'était le 19 mai, au G8, à Camp David. Dans une maisonnette en bois, François Hollande vient de tenir un bref point presse. Il discute avec des journalistes, tandis que Mme Merkel attend, deux longues minutes, les bras ballants, à quelques mètres derrière lui, de se livrer au même exercice. Le chef de l'Etat ne la voit pas, mais aucun de ses collaborateurs ne lui indique que la chancelière a l'air un peu esseulée...


"C'est un petit rien, c'est psychologique, se souvient aujourd'hui un des accompagnateurs du président. Mais c'était une manière de dire, dans un moment important, qu'il était là, courtois et cordial, mais qu'il ferait son boulot et qu'il ne serait pas dépendant d'elle." De même, le président ne se prive pas de recevoir à l'Elysée ses camarades du Parti social-démocrate avant d'y avoir convié la chancelière. Comme pour rappeler, de façon subliminale, que l'avenir, peut-être, se fera sans elle...


La prise de distance, néanmoins, reste savamment calculée. Le chef de l'Etat a toujours pris soin d'éviter la rupture ouverte avec Berlin, qui le lui rend bien. "M. le Président, je souhaite que vous gagniez les élections législatives", lui avait glissé Mme Merkel avant l'échéance, les dirigeants allemands ayant conservé un mauvais souvenir de la dernière cohabitation, entre 1997 et 2002, qui avait compliqué les négociations bilatérales. Désormais, le pragmatisme règne. La chancelière refuse toujours de négocier un nouveau traité de l'Elysée. Mais plus discrètement, Français et Allemands seraient parvenus à s'entendre pour assurer la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de l'Eurogroupe, à la fin 2012 en principe, si les autres pays soutiennent la nomination de Wolfgang Schäuble.


"La chancelière est très tactique, le président aussi. Il n'est pas démonstratif, elle non plus. Ce sont deux grands politiques, qui se respectent et ont établi une confiance", note un proche du chef de l'Etat.


Dans son souci de sortir du "duopole" franco-allemand, M. Hollande s'est évertué à "ouvrir davantage le jeu européen", comme l'explique un conseiller. Les relations avec l'Italie et l'Espagne ont été particulièrement soignées. Au Conseil européen des 28 et 29 juin, l'Elysée a surfé sur la "fronde anti-Merkel" que les deux pays ont menée pour tenter de mettre sur pied un bouclier anti-spéculation afin de réguler la hausse des taux d'intérêt. Dès son retour de vacances, le chef de l'Etat a très symboliquement marqué cette volonté de "se placer au point d'équilibre" du jeu européen en effectuant trois déplacements consécutifs : à Berlin le 23 août, à Madrid le 30 août, puis à Rome le 4 septembre. Le sens de ces sauts de puce de quelques heures était clair. "Une visite est un geste politique, l'occasion de manifester publiquement un soutien", rappelle-t-on à l'Elysée, où l'on célèbre la "relation de confiance" nouée avec "le très francophile et francophone Mario Monti".


Rompu aux joutes d'appareil par ses dix années passées à la tête du Parti socialiste, l'ancien leader des "transcourants" du PS semble au fond assez à l'aise dans ce jeu diplomatique consistant à s'entendre avec tous ses partenaires pour ne se lier les mains à aucun d'eux. Mais pour quels résultats ? En quatre mois, le positionnement de M. Hollande a indéniablement contribué à faire bouger les lignes. Sa volonté d'adjoindre au pacte budgétaire un volet croissance a été vite entérinée, pour le plus grand bonheur des Italiens et de l'Espagne, qui plaidaient en vain en ce sens auprès de la chancelière. Mais l'essentiel reste à faire pour surmonter la crise.


La mutualisation des dettes, souhaitée par M. Hollande, est toujours rejetée par Mme Merkel, qui multiplie les appels à une union politique. Si le président français à repris à son compte l'expression lors de la conférence des ambassadeurs, fin août, il se méfie de toute perspective fédérale, et préfère parler d'"intégration solidaire", un terme moins sensible à gauche, où la ratification du pacte budgétaire suscite des tiraillements. Pour lui, l'Union politique doit surtout permettre des réunions plus fréquentes des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro, et un renforcement de l'Eurogroupe, deux idées déjà défendues par Nicolas Sarkozy. Le président français, enfin, est aux avant-postes pour sceller l'union bancaire, dont il souhaite que le volet "supervision" soit bouclé avant la fin de l'année. Le dossier sera au menu du conseil européen des 18 et 19 octobre, où il sera également question de la Grèce et de l'Espagne, tandis que celui de novembre portera sur le budget de l'Union européenne pour 2014-2020.


Ces rendez-vous, où il devrait être question de l'avenir de l'Europe, sont attendus par François Hollande. Jusque-là mobilisé par la gestion du court terme, le chef de l'Etat s'est bien gardé de trop parler d'Europe aux Français, soucieux qu'il est de ne pas susciter un débat sur une question qui risquerait de le fragiliser avant la ratification du traité budgétaire. Une fois le vote passé, il pourrait sortir de ce silence. Un discours devant le Parlement européen est évoqué. Ce qui mettrait fin à cette situation au fond assez absurde d'un président dont tout le passé atteste de son attachement à l'Europe, dont le quotidien est largement consacré à ces questions, mais qui n'en a, pour l'heure, guère parlé à ses concitoyens.